Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Atami (5)

Déjeuner à Tokyo avec des gens importants. L’aller-retour nous prend toute la journée. Je porte une robe de circonstance, droite, en coton bleu marine, des escarpins à bride, ainsi qu’une veste de tailleur noire. Je camoufle comme je peux mon front maculé d’acné avec du fond de teint et de grosses lunettes de soleil mais, pour les boutons hideux récemment apparus sur mes jambes, il n’y a vraiment rien à faire.

Ça tombe bien : le grand patron m’offre des collants, et à mon mari des chaussettes, spécialités de sa région précise-t-il. Mais je ne peux m’empêcher d’y voir une allusion à ma jambe blessée et légèrement déformée. Le restaurant, de son côté, m’offre le premier et le dernier repas complet de mon séjour : un plateau cuisiné entièrement sans blé. Dès la première bouchée je sens qu’il y a eu des contaminations. Mais je mange, consciente qu’on s’est donné du mal pour moi. J’essaie de ne pas penser au retour. On me propose de rester un peu, de passer quelques examens médicaux. Mon mari change immédiatement de sujet.

Toute la journée j’ai eu envie de thé chaud. A mon retour tout est fermé, et les machines de l’hôtel ne vendent que les cocktails alcoolisés dont il raffole. Je sais que c’est ridicule, mais je suis au désespoir de devoir bientôt reprendre des trains et des avions bondés, pour une destination où, après m’avoir pressée comme un citron, mon mari recommencera à vivre comme si je n’existais pas. Me poser quelque part. Ne plus déménager tous les ans. Ne plus faire ces voyages qui ruinent ce qu’il me reste de santé. Avoir la paix.

La Golden Week commence ce soir et le onsen se peuple de Japonaises plus ou moins bien élevées, dont une vieille dame en chaise roulante que les femmes de sa famille transportent des douches aux bains et au vestiaire, et une obèse qui met un point d’honneur à rester propre, ce qui, je m’en aperçois à ses contorsions pour se laver, n’est pas une mince affaire. Tous ces gens un peu marginaux qui, comme moi avec mes allergies, n’osent pas aller au restaurant, de peur de se faire remarquer : notre hôtel est l’un des seuls ici à ne pas imposer de demi-pension.

Soudain un cri s’élève :

     - Aho !

Tombant nez à nez avec moi, une pimbêche d’une trentaine d’années, cheveux courts permanentés et petits seins portés haut, satisfaite de ne présenter aucun défaut visible, me scanne de la tête aux pieds, darde avec aigreur mes yeux bleus, passe vite fait sur ma poitrine, se régale de mon épilation hasardeuse : bref, je ne suis pas Japonaise, et c’est une tare inexcusable. Ses amies l’entraînent vers les douches, mortes de honte.

Non, finalement, mon mari a raison : il est plus que temps de rentrer.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article