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L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Business Class

Le plus long bar du monde. C’est vrai qu’il est long, songea Sofiane, accoudé au zinc du Shanghai Club.

Il était légèrement ivre. Il promena son regard aux quatre coins de la salle. Elle était remplie d’hommes et de femmes en costume sombre, l’air sérieux. Il y avait beaucoup d’Occidentaux comme lui, mais il n’était pas très sûr de ce qu’il voyait ; sa vue se brouillait, comme toujours entre chien et loup.

L’alcool lui parut amer. Il avait sans doute déjà trop bu. Sa collègue devait le rejoindre d’une minute à l’autre. Du moins le supposait-il ; elle était incroyablement en retard.

Il ne la connaissait pas encore. Elle s’appelait Durand, et on la lui avait imposée ; son patron trouvait plus sympathique de les présenter informellement avant de commencer à travailler avec elle. Une blonde, lui avait-il dit, avant de s’éclipser. Sofiane s’en moquait ; il préférait les Chinoises.

Il fixait le fond de son verre vide quand un nuage sucré l’enveloppa.

- Bonsoir, dit la femme d’une voix étouffée.

Il leva mollement la tête et il ne vit qu’une chose : ses lèvres fines, rouges et brillantes, qui claquaient sur son teint de porcelaine.

- Excusez-moi pour le retard. Je suis allée, comme on dit, me repoudrer. Je n’étais plus très fraîche en arrivant.

- Ce n’est pas grave, balbutia-t-il, soudain plus énergique. Venez donc vous asseoir. Qu’est-ce que vous buvez ?

- Je préfère rester debout.

Il l’observa pendant qu’elle sirotait son ginger ale, ce qu’elle ne parut pas remarquer, plongée dans leur agenda du lendemain. Après un temps indéterminé, elle posa son verre vide sur le zinc. Ses lèvres étaient nettement imprimées sur le bord. Par un tour de passe-passe inexplicable, la laque qui les recouvrait était restée intacte. Elle lui sourit.

- Avez-vous des instructions particulières à me donner ? Dit-elle.

- Non, répondit Sofiane. Nous commençons demain matin. Soyez à l’heure… et ce sera tout.

- Dans ce cas, j’aimerais rentrer à l’hôtel. J’ai fait huit heures d’avion et je meurs d’envie de prendre un bain.

Sofiane la laissa s’échapper sans faire un geste pour la retenir. Lorsqu’elle fut hors de vue, il prit le verre où elle avait bu, où s’était dédoublé son sourire, et, sous prétexte d’en vider le fond, en lécha discrètement le pourtour.

Puis il releva la tête, hébété. Il réalisa qu’il ne lui avait même pas demandé son prénom.

 

FIN

 

***

Texte : 2006, Photo : 2021

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