Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Comme une étrangère à Paris

Paris-Crachin. Dimanche matin. Ta-Rue-Qui-Craint.

Tu as passé l’aspirateur à neuf heures pour réveiller les voisins qui t’avaient empêchée de dormir jusqu’à cinq. Tu as discrètement balancé ton 30L hebdomadaire dans une poubelle de ville, faute de benne à ordures dans ta copropriété. A présent, tu vas utiliser tes pieds : le dimanche étant le seul jour où tu peux remonter la rue Sainte-Anne avec un chien ET avec un parapluie.

Le spectacle commence aussitôt : un petit couple BCBG balance son sapin de Noël par la fenêtre. Un rien t’amuse peut-être, mais en avril, c’est tout de même quelque chose. Il atterrit à la verticale sur le trottoir : paf !, où il lâche toutes ses aiguilles. Deux agents de police postés non loin de là retiennent à grand-peine un fou rire.

Le dimanche à Paris, c’est aussi cette famille de Chinois qui s’affronte au mah-jong dans la vitrine de son restaurant, non sans avoir barricadé la porte avec une table au cas où tu aurais l’idée saugrenue de venir leur commander un canard Chop Suey. Tout ou presque est fermé, mais tu te consoles avec l’enivrante odeur de gâteau au chocolat qui s’échappe d’une fenêtre anonyme. Tu constates au passage que tu n’es pas la seule à en profiter pour t’éclater dans ta kitchenette. Et tu te sens moins étrangère.

C’est le jour où tu contournes le Jardin du Palais-Royal, que tu sais envahi par les trottinettes et les joueurs de quilles. Mais quand tu as connu le Sud, où tout le monde se plaint dès que le temps se couvre, tu salues, de loin, la performance des autochtones qui s’adonnent à la pétanque même sous la pluie.

Quant à toi, tu n’as jamais pu te faire à la météo locale ; tu ne t’expliques toujours pas pourquoi même au Kazakhstan, tu avais moins froid. Tu croises justement un chauve qui sort de son hôtel avec une charlotte de douche sur la tête 

- C’est vraiment un temps de merde, ça !

Et tu ris avec lui. Plus loin, un cycliste manque renverser une piétonne sur un passage clouté :

Lui : Mais vous êtes au rouge !
Elle : Mais vous êtes dans le mauvais sens !

A ton grand étonnement, ils se souhaitent néanmoins une bonne journée. Le parfum de vieilles pierres d’un immeuble en travaux te rappelle ta vie en ruines ; vers l’Opéra tu voudrais reprocher à la foule molle, au regard vide, de te ralentir, mais dans le fond tu envies ces gens de pouvoir traverser ainsi la vie en somnambules.

Il est temps de rentrer. Le chien attend docilement que tu lui essuies les pattes, avant de caracoler dans tout l’appartement, chaussette au bec. Tu n’auras pas volé ton omelette beurrée. Tu relis quelques vieux poèmes : mauvaise idée. Alors tu t’ébouillantes dans ton bain avec les mots des autres. Le spliff de ton voisin qui s’immisce sous ta porte achève de te relaxer.

Le cri des mouettes t’apprend qu’il a cessé de pleuvoir, et tu trouves formidable cet écho venu de la mer en plein Paris.

Pour ce soir, tu feras griller des poivrons.

Le chagrin est passé sur ton cœur aussi vite que l’averse sur la ville.

***

Nouvelle rédigée après six années d'expatriation et publiée sur le forum Zodiac Challenge, profil Clara, en 2019. Photo : Place du Palais-Royal, Paris, décembre 2017.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article