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L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Le chat (1)

 

On est en juillet. La chambre donne sur la mer. Cependant, Bérénice n’est pas pressée de relever le store et d'écarter le rideau arachnéen. Elle a tout ce qu’elle veut. Alors la mer, même en Californie…

Une orange pressée, Miss Bérénice ? Ou bien plutôt un chocolat ? Saignant, votre steak ? Et la mer, vous la voulez la mer ? Ou bien plutôt la Lune ? Ca doit pouvoir se faire… Le bonheur ? Mais voyons, vous l’avez, Miss.

Pas un drame. Pas un seul, pas le moindre petit drame, ni même une peccadille. Une vie lisse comme la peau d’une belle pomme. La pomme de Blanche-Neige ?

Elle étend ses bras devant elle – peau légèrement dorée, satinée, au duvet presque imperceptible ; longues mains fines, manucurées, souples, des mains à piano. Doigts à jazz, à classique, à bossa nova. Surtout à jazz, en fait. Il dort, le demi-queue, près de la fenêtre. Il est encore trop tôt pour le réveiller, et pour réveiller l’hôtel. Les bras remontent, élastiques, attrapent un oreiller. Bérénice a de longs bras, légère disgrâce physique qui vient accentuer la perfection du reste.

Elle a tout et elle en est consciente, mais vraiment ça ne lui fait rien. Par le passé elle a fait des caprices ; d’aucuns l’ont alors crue capable de colère ou de tristesse, mais elle faisait juste semblant. En vérité, elle aimerait bien savoir ce que cela veut dire : colère. Tristesse. Elle a l’émotivité d’un roc. Est-ce qu’elle vit seulement ? Mais ce sont des questions qu’elle ne se pose jamais. Dans son cas, elles sont inutiles.

Elle se retourne, enfouit son visage dans l’oreiller, et respire le parfum de sa propre chevelure, tiède et vivante, plus qu’elle en tout cas. Ce soir encore, un récital, des morceaux, des chansons qu’elle interprétera, docile, en merveilleuse technicienne. Mais elle n’a pas donné son âme au public et encore moins à l’art. Savoir et savoir-faire sont ses seuls maîtres. L’argent ? Elle s’en moque. Elle n’en a jamais manqué. Elle a trouvé dans la musique une discipline qui l’aide à vivre. Quand elle en aura assez, elle se fera désirer, puis elle s’arrêtera.

Elle sursaute. On a gratté à la fenêtre. Pas un paparazzi, elle n’est pas célèbre à ce point-là. Mais alors quoi ? Elle attrape une télécommande, et remonte aussitôt le store pour en avoir le cœur net : c’est un chat. Un chat qui veut rentrer. Il la supplie de ses yeux d’or. Il l’attend.

Bérénice soupire. Elle aurait bien traîné au lit quelques minutes supplémentaires, mais quelque chose dans sa longue fourrure noire appelle à la caresse. Alors elle lui ouvre.

(A suivre...)

***

Texte : 2002, photo : 2021.

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