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L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Le show de l'ange

Henriette a 82 ans et finit doucement sa vie sur un coteau escarpé. L’an passé, un couple de citadins a emménagé dans la ferme d’en face. La femme a l’air gentille comme ça mais Henriette s’en méfie, car elle s’est immédiatement proposée pour lui faire ses courses. La seule fois où elle a dit oui, deux euros manquaient à son compte. C’est qu’elle a encore la tête claire, l’Henriette.

Comme il n’y a rien d’autre à faire dans ce petit village isolé, elles prennent le thé ensemble plusieurs fois par semaine. Bien entendu, c’est Mémé qui régale. Son mari est passé sous un tracteur il y a de ça quarante ans. Elle a besoin de compagnie et le vieux Gaston, qui vient boire un canon de temps en temps, ne suffit pas à son bonheur. Quand la voisine a compris ce qu’ils faisaient ensemble, elle a refusé d’y croire. Henriette a insisté :

- Si le bon Dieu nous l’a donné, c’est bien pour qu’on s’en serve !

Le couple a un grand fils prénommé Séraphin, qui est kinésithérapeute et qui rentre tous les week-ends chez ses parents. Dès qu’elle entend le vrombissement de sa Harley – c'est qu'elle a aussi l’ouïe fine – Henriette se précipite à sa fenêtre et écarte ses rideaux de dentelle. Athlétiquement constitué, il porte ses cheveux mi-longs attachés en catogan. Elle a eu l’occasion de l’approcher de très près quand elle s’est démis l’épaule. Et elle en a eu des frissons, le genre qu’elle avait oubliés. Elle se refoutrait bien dans l’escalier si elle n’avait pas aussi peur d’y rester.

Le voilà justement qui qui arrive. Mais cette fois-ci, il n’est pas seul. Une créature s’accroche à sa veste en cuir, blonde, à en juger par la touffe rêche qui dépasse de sous son casque. Il la présente à ses parents réunis sur le seuil. Ils sont conquis ? C'est parfait : elle aussi. Ça lui fera une occasion de les inviter pour le thé.

***

Henriette retire lentement du feu sa bouilloire en émail. Comme un ange parmi les mortels, Séraphin est assis à sa table. A ses côtés il y a la mère, et, bon, la fille aussi, mais à son âge, elle a appris à faire abstraction. Julie, c’est son petit nom, a l’air d’être un bon coup. Leur chambre est restée allumée jusqu’aux petites heures. Henriette se souvient de la fois où elle a défailli quand Séraphin la manipulait. Il a cru qu’elle faisait un malaise.

Elle leur propose un petit canon, histoire de détendre un peu l’atmosphère, mais les deux chéris ne boivent pas. Ils ont pourtant bien dû apprécier leur verveine, car, au moment de partir, Julie la prend chaleureusement dans ses bras. Henriette l’embrasse sur les deux joues. Puis elle passe à Séraphin, qui, plein de bonne volonté, fait de même. Une bise, deux… trois, elle l’embrasse à pleine bouche.

La maman pousse un cri, Séraphin, comme frappé par la foudre, semble définitivement abruti. Mais c’est Julie la plus choquée : sur son visage autrefois plein d’assurance, se peint une expression qu’Henriette avait oubliée depuis longtemps – celle de la plus pure jalousie. Et elle n’allait pas se mentir : cette concurrence lui avait manqué. Les deux poings sur les hanches, elle s’exclame :

- Faut en laisser un peu pour les autres, ma petite !

 

Nouvelle initialement publiée sur le forum Zodiac Challenge en 2019, profil Clara, légèrement modifiée depuis.

Photo (09.2021) : Cupidon lui-même, pétrifié au Musée du Louvre, se demande quel tour pendable il va bien pouvoir jouer après avoir échauffé Henriette.

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