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L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Le sous-marin

Trois heures du matin. Hirsute et débraillé, le vieux Poème tente de retenir un dernier client dans le minuscule théâtre de l’allée Raque reconverti en boîte de nuit. En vain : il a eu peur de la voisine, qui, pour être petite, n’en est pas moins teigneuse. Poème fulmine. Cette demi-portion veut dormir ? Elle n’avait qu’à accepter sa proposition de colocation dans le 17e, afin qu’il puisse récupérer son deux-pièces et monter dans sa copropriété le lupanar géant dont il rêvait. Il a fini par enrôler son voisin du dessus. Résultat des courses : elle a surpris trois couples en pleine action, et il a dû déménager ses partouzes au sous-sol.

- C’est vous qui avez changé d’avis, objecte Machiasse, son Larbin-Chef, en balayant dans un coin sombre quelques tessons de bouteille tout englués de vomissures.

Pas d’aération, pas d’issue de secours, pas de toilettes. Dans ce boyau à mi-chemin entre les Catacombes et le monument historique, leurs DJ sets canaille attirent du monde. Non, Poème n’a pas changé d’avis pour la colocation. C’est juste que cette tête à claques avait des allergies, et qu’il lui demandait aussi de lui faire à manger. Son régime ne lui disait rien. A défaut, il lui a proposé le poste de manager :

- Avez-vous une licence de débit de boissons ? Avait-elle naïvement demandé.

Bref, il a donné le poste à Machiasse. Ensuite, il a eu beau l’appeler « Ma chérie », puis « Salope », la harceler au téléphone depuis trois numéros différents, elle n’a plus jamais voulu lui adresser la parole. En conséquence de quoi il se tamponne de ce qu’elle peut penser de son caisson de basses, qu’il fait tourner dans toute la copropriété lorsque son trou à rats est fermé. Il va d’ailleurs lui en remettre un coup, rien que pour l’emmerder. La Fumette émerge de derrière la scène où il s’était assoupi, toutes dreadlocks dehors :

- Doucement, patron. J’ai mal au crâne.

Grand prince, Poème lui tend un fond de whisky, histoire de le travailler au corps :

- Pourriez-vous encore… dans son escalier… Parce que la dernière fois…

La Fumette hésite. La dernière fois, il avait reculé au dernier moment, et elle avait donné son nom à la police. Entre-temps, il y a eu un règlement de comptes à l’étage. Sans compter que d’autres commerçants leur prêtent leurs caves.

- Il faut qu’elle parte. Débrouillez-vous.

La Fumette lui rend son whisky. On dirait qu’il va vomir. Certes la voisine est mignonne, mais Machiasse, par exemple, ne s’y laisserait jamais prendre : Poème l’a sorti du caniveau, le loge et le nourrit sur place, c’est-à-dire sur les tapis humides censés l’isoler de la terre battue du tunnel. Le seul problème, c’est que c’est une demi-portion, lui aussi. Il va falloir trouver une autre solution. En attendant, ils ont poker.

- Bon, les enfants, on y va ?

Ils se fraient un passage dans la partie du souterrain qui mène rue Sainte-Amende (ils ont une cagnotte pour les payer), ou rue des Petits-Cons (où tapinent leurs petites connes déguisées en voisine), ils ne savent plus, ils sont trop ivres. Ici, les clés se trafiquent avec la même ardeur que la marijuana. Mais lorsqu’ils tirent la porte vermoulue, une lumière bleue vient lécher les voûtes qui surplombent l’escalier.

La Fumette se planque sous une arcade ; Machiasse fait demi-tour sans demander son reste. Poème, lui, quitte le souterrain l’air de rien, sans un regard pour son dealer qui vient de se faire arrêter avec dix sachets de poudre dans le coffre. Personne ne songerait à lui chercher des noises : tout l’immeuble lui appartient.

Enfin, à ce qu’il paraît…

***

Nouvelle initialement parue sur le forum Zodiac Challenge, profil Clara, en 2019, et légèrement étoffée depuis. Naturellement, toute ressemblance, etc., etc.

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