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L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Lettre à Roman

Je vous emmène au Kazakhstan pour commencer... (Photo prise en 2011 rue Rubinstein, Almaty)

 

***

Lettre à Roman

 

On l’appelait « le père des pommes ». Des pommiers, il en avait plein : des domestiques, des sauvages, et toute une collection de fruits, miniatures ou géants, en métal ou en feutre. 

Entre nous, ça n’a pas été le coup de foudre. Voilà sans doute pourquoi je ne me suis pas méfiée. Le premier soir, il m’a à peine regardée ; je dirais même qu’il empestait. A cinq heures, quand je me suis mise au lit, mes cheveux s’étaient imprégnés de sa forte odeur de charbon. Plus tard, quand je les ai lavés, l’eau qui s’écoulait vers le siphon du jacuzzi était noire.

Il empestait la luxure, aussi. Mais cela n’avait rien d’évident pour une oie blanche comme moi, car le fumet revigorant de ses ragouts et le vernis impeccable dont il s’enduisait quand il voulait plaire couvraient habilement ce relent pernicieux. Les panneaux « No sex » à la porte de ses toilettes, sur le moment, je les ai même trouvés drôles. Je n’aurais pas dû.

Il m’a hébergée sans me poser de question. Nous nous sommes rapidement découvert un point commun : tout comme moi il avait pris cher, mais il tenait encore debout. Toutefois, les épreuves l’avaient rendu tellement odieux que j’ai, plus d’une fois, failli faire demi-tour. Heureusement, ses plus riches amis m’ont accueillie comme une reine, et m’ont peu à peu initiée à ses charmes contrastés.

Le jour, il était très nature. Il avait quantité d’animaux, des oiseaux de proie à qui il me faisait donner des poussins et surtout des chevaux, qu’il appréciait autant dans ses haras que dans son assiette – et bien entendu sous son capot. Cela ne l’empêchait pas d’être sensible ; il avait une passion pour les fleurs, tulipes, coquelicots, lilas, qu’il se piquait à la ceinture quand la saison était venue. Les journées d’automne n’étaient jamais trop longues en son sein mordoré ; enfin, l’hiver suivant, j’ai glissé le long de ses courbes blanches, nerveuses, avec l’avidité d’une maîtresse.

Le soir, il revêtait ses atours les plus kitsch et me faisait pardonner sa froideur à grands coups de baise-main, de poésie et de vodka-tonic. Il diffusait une musique assourdissante pour couvrir les cris des petits colons naïfs qu’il faisait dévorer tout crus selon la coutume locale, là, tout près, dans les arrière-salles, avant de les déplumer, pendant que je dansais avec les autres. Un vrai massacre. Mais ils l’avaient bien cherché.

Je n’étais pas un homme. Il aurait pu m’épargner. Mais il ne l’a pas fait. Il n’épargnait même pas ses propres filles. Alors pourquoi moi, l’étrangère ? Le jour où je l’ai quitté, plus abîmée que jamais, trois d’entre elles attendaient encore à l’aéroport de pouvoir s’envoler à ma place avec celui qui nous avait présentés, et qui réalisait un peu tard la nécessité de nous soustraire à leur influence. Elles l’auraient rejoint n’importe où. Certaines l’ont fait.

Je t’aimais, Alma-Ata. Je t’aimais mais c’est compliqué. Et je me demande encore si je vais parvenir à te raconter, ou si je ne ferais pas mieux de t’oublier !

***

Précision : Almaty ou Alma-Ata, capitale économique du Kazakhstan, se traduit par « père des pommes » en français. D’où cette nouvelle.

Depuis sa publication en 2019 sur le forum Zodiac Challenge, j'ai finalement réussi à en tirer un premier jet, actuellement en cours de relecture. A suivre...

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