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L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Sweet Sixtine

Je marche seule dans les rues désertes. Ma mère a veillé tard ce soir. Elle s’épilait les sourcils en écoutant du Rachmaninov, et je n’ai pas pu m’échapper avant une heure. J’ai vérifié le contenu de mon sac à dos à la lumière de mon Nokia. J’espère qu’Ivan m’a attendue, car je n’ai déjà plus de forfait. Ma sœur, qui dort au rez-de-chaussée, se doute que je fugue la nuit, et j’ai dû acheter son silence en lui prêtant mon téléphone. Comme le reste du monde, je sais qu’elle m’attend au tournant.

Je suis la meilleure de ma classe. Et pour ne rien arranger, j’ai oublié d’être moche. Vous me trouveriez prétentieuse si je ne passais pas la moitié de ma vie en dialyse. Mais ce qui les fait le plus rire, c’est mon prénom, Sixtine. Parce que j’ai seize ans. Ils peuvent bien se moquer, il n’y a rien de pire que la dialyse. J’ai la phobie du sang, mais heureusement pas celle des cons. Et la nuit, en général, ils dorment, ou alors ils sont avec les autres cons, en discothèque.

Moi, j’ai beaucoup mieux à faire. Les bombes s’entrechoquent dans mon dos. J’aurais dû penser à les caler avec un sweat-shirt. Mon haleine se dessine dans la lumière des réverbères. Ivan devait m’attendre au carrefour à côté du lycée. Le voilà, avenant et dégingandé, avec ses cheveux blancs hirsutes et sa dégaine de pirate. Lui aussi, tout le monde le déteste : eu égard à ses origines sibériennes, personne ne veut admettre qu’il soit américain. Et pourtant, c’est un prof d’anglais extraordinaire.

On s’assied sur le muret qui longe les arrêts de bus. Paternellement, il me tend un joint :

- Voilà pour toi, Sweet Sixtine.

Ce n’est pas très orthodoxe, mais je sais que demain matin, je supporterai mieux ma dialyse. Je n’arrive jamais à dormir la veille de cette torture, alors autant ne pas perdre ce temps à faire semblant de rassurer ma mère. Sans compter que pour ce soir, nous avons un grand projet : taguer le mur du gymnase avec une citation de Nabokov que j’adore, et dont il nous a fait étudier Lolita.

Au départ, ces graffitis étaient mon idée. Un dimanche où il venait draguer la prof de sport, Ivan m’a surprise à retranscrire au marqueur noir L’horloge de Baudelaire sur une vitrine, au bout de la rue. J’ai pris mes jambes à mon cou, mais il m’a tout de suite rattrapée, et il m’a obligée à me retourner :

- Tu sais qu’il a traduit Poe en français, a-t-il simplement ajouté.

Ce soir-là, il n’a pas vu la prof de sport. Il est allé relire Baudelaire. Il paraît qu’elle a enragé. Depuis lors, il choisit l’endroit, et moi, la citation. Et voilà : c’est son mur qu’on s’apprête à taguer. Je grimpe sur ses épaules pour ne pas qu’elle devine que c’est moi. Mais pour dire toute la vérité, depuis le temps que je suis dispensée, les représailles ne m’inquiètent guère.

J’appuie donc sur le propulseur et je me lance, en lettres bleues, déterminées :

Do not be angry with the rain; it simply does not know how to fall upwards.

Pas une bavure.

Ivan non plus ne m’a jamais touchée.

***

Texte rédigé en 2019, initialement paru sur le forum Zodiac Challenge, profil Clara.

Photo : 1er décembre 2017.

Précisions :

- Ce texte est une fiction,

- Il ne fait en aucun cas l'apologie de la drogue - l'une de mes amies y ayant laissé la vie lorsque nous étions étudiantes, je suis bien placée pour condamner fermement leur usage et leur trafic.

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