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L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

Extrait de roman (2)

Ono, cependant, ne leur tenait pas rigueur de leur désertion : il avait organisé le Bônenkai chez lui, et il les avait tous invités. Eriko s’était précipitée sur place pour aider aux préparatifs, ce qui avait pour avantage de laisser à Agathe la primeur de cet entretien.

- Donc je lui demande quand il compte finir les travaux, et je lui explique que tout ça est dans son intérêt, en arrondissant un peu les angles ? Récapitula-t-elle.

Non, répondit Roberto. A mon avis, il le sait déjà. Je pense plutôt qu’il est à court d’argent. Moi, il m’en reste encore un peu de la saison dernière. Je vais lui racheter son terrain vague. Je ne pense pas qu’il refusera.

- Celui avec les taupinières ?

- On le fera niveler. Tu me trouveras un prestataire.

- C’est vraiment sympa de ta part ! S’enthousiasma-t-elle.

- Ce n’est pas un cadeau, rétorqua-t-il sèchement.

- Comment ça ?

- S’ils veulent l’utiliser, ils me verseront un loyer.

- Oh…

- Ça s’appelle un investissement, poursuivit-il, songeur. On peut aussi le faire couvrir, et le rendre payant. Je ne sais pas… j’y réfléchis.

Elle en avait encore à apprendre sur la réalité des affaires, mais elle ne le trouvait pas cynique. Non, Roberto était juste doté d’un solide bon sens, et, à en juger par son sourire bonhomme, il le savait. Il était toujours l’homme de la situation !

 

***

 

Roberto passa chercher Agathe à l’heure pile, avec un gilet de satin pourpre sous son costume – Armani, précisa-t-il avec emphase.

Les Japonais vont adorer ! S’exclama-t-elle. Mais je ne suis pas sûre qu’ils seront aussi élégants que toi.

- Aucune femme ne t’arrivera à la cheville, renchérit-il, en respirant d’un air gourmand son aura poudrée-vanillée.

- Pas mal, non, pour du Manoukian en soldes, ajouta-t-elle en froissant les volants de sa robe lavande.

- Plains-toi. Dès le mois prochain, je t’embauche. Et par la même occasion, je t’augmente !

A l’arrière, une voix féminine s’insurgea :

- Vous me dites si je vous dérange !

C’était Eriko. Elle s’était bien embusquée, la traîtresse ! Avec son culot bien tempéré, elle s’était déjà mis tous les saisonniers dans la poche, et, sous couvert d’humour, relayait un peu trop volontiers certains bruits. Dont celui qui les concernait tous les deux.

- On te ramène chez toi si tu n’es pas contente, cingla Agathe.

- Chut… la tança Roberto, en posant doucement la main sur son avant-bras. Nous n’avons pas besoin de ta caution, ajouta-t-il nonchalamment à l’adresse d’Eriko.

Le reste du trajet s’effectua en silence. Pourquoi laissait-il passer ça ? Ah oui : son extrême galanterie avec les femmes… Toutes les femmes. Raison supplémentaire pour elle, s’il en était, de ne jamais tomber amoureuse de lui.

Ono, qui s’était une fois de plus surpassé en termes d’hospitalité, vint les accueillir directement sur la route, et ouvrit la portière d’Agathe en s’excusant pour la boue qui menaçait ses Jimmy Choo à paillettes – la toute première folie de sa vie. Rien que pour pouvoir s’offrir ces choses-là sans avoir de comptes à rendre à personne, oui : elle était prête à travailler. Elle était prête à travailler toute sa vie !

Si la façade du sanatorium laissait encore à désirer, l’intérieur avait beaucoup changé. Au sol, il avait fait poser des tommettes, et il avait recouvert les murs d’une frisette couleur miel. Au fond de la salle, la cheminée, encadrée de plaques de fer forgé flambant neuves, était régulièrement alimentée par le maître des lieux en personne. Les meubles en bois massif de Serge trônaient au milieu ce décor rustique comme pour un banquet médiéval ; et pour la touche finale, son oncle leur avait abattu un sapin de plus de deux mètres de haut, richement décoré par Jeanne. Agathe et Roberto admirèrent la mise en scène : ça ne ressemblait vraiment plus du tout à un hôpital.

En attendant l’heure du dîner préparé par Serge et Dany, trois tables supplémentaires avaient été livrées par l’atelier, et la trentaine de convives s’étaient dispersés dans la salle, qui était assez vaste pour autoriser la constitution de petits groupes isolés. Roberto et Agathe, totalement over-dressed, ressemblaient à s’y méprendre à un petit couple chic. Quelques soupirs de mauvais augure parvinrent d’ailleurs à leurs oreilles :

-  かっこいいですね!Qu’est-ce qu’ils présentent bien !

***

Extrait d'Etoile des Neiges, chapitre 5, p. 68-69 sur 258. Rédaction commencée à Prague en 2014 et achevée à Paris en 2018, en grande partie au PAM Lafayette (je le fignole de temps à autre mais il est tout à fait montrable).

Photo : Plaine-Joux, 2 juillet 2012 (parue sur mon Facebook privé).

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