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L'Eclair et la Lanterne

De la lecture, de l'écriture et de la vie en général.

La fée des steppes

Le hasard m’envoyant séjourner dans les beaux quartiers d’Almaty, je tombai brusquement sous le charme d’une babouchka tatare aux cheveux blonds-roux rassemblés sous un fichu. Elle venait s’asseoir, tous les jours sans exception, à l’angle que faisait notre trottoir avec le parking souterrain du Ramstore. Elle s’installait là dans la pente, et bavardait avec qui voulait bien faire un brin de causette. Je sus bientôt assez de russe pour pouvoir lui causer, moi aussi ; elle était toujours de bonne humeur, et j’appréciais tant sa conversation qu’il m’arrivait, pour pouvoir en profiter, de lui donner la monnaie normalement réservée à mes passages en caisse, où on nous réclamait presque toujours l’appoint.

Elle n’était pas la seule de son espèce, mais je ne voyais qu’elle. Les autres, appris-je ensuite, vivaient plus bas en ville, dans les bouches d’égout. C’était le seul endroit où ils pouvaient se réchauffer l’hiver et se cacher de la police ; ils s’y organisaient en bandes où régnait la loi du plus fort. Ma Tatare était différente. Elle possédait un appartement, qui lui avait été offert, comme à de nombreux Kazakhs, après la chute du bloc communiste ; seulement, depuis son veuvage, elle n’avait plus les moyens de payer ses factures. La nuit, elle se réchauffait avec son chien, et le matin elle prenait le bus, gratuit pour les personnes âgées, en direction du centre-ville. Elle y venait mendier de quoi manger, mais aussi et surtout, je crois bien, pour passer agréablement le temps.

Pour beaucoup, la frontière était mince entre la débrouille et la rue. L’automne venu, j’achetai deux ou trois fois des poires à une Russe replète installée non loin de là dans sa voiture, mais elles étaient véreuses et pour finir, je n’en achetai plus : elle m’insulta tous les jours au passage. Une autre fois, je fus vilipendée par une voyante au regard glauque qui m'accusa, à grands renforts de postillons, de ne plus chercher à plaire à mon mari. Par contre, je fus une cliente régulière de celles qui, dans les quelques semaines qui précédaient l’hiver, venaient nous proposer les chrysanthèmes multicolores de leur jardin, liés en gros fagots avec de la ficelle à rôti. Tout ce commerce était illégal, et je vis une ou deux fois la police les chasser, mais mollement, et elles revenaient toujours.

Une fois, comme tout le quartier me voyait traîner lamentablement la jambe après mon accident de ski, ma babouchka me dit, pour me consoler :

-           мы любуемся тебя. Nous taimons !

Je m’en trouvai aussi flattée que si on m’avait invitée à jouer au golf avec Nazarbayev. Ces gens qui me voyaient sans cesse passer avec ma chienne eurent par ailleurs l’occasion de me le prouver : un jour, je fus poursuivie par une autre mendiante qui, jalouse de mes largesses à la Tatare, prétendait sérieusement m’assommer avec ses béquilles ; tous, du gardien au balayeur, se mobilisèrent pour maîtriser la forcenée. Une autre fois, je lâchai malencontreusement une bouteille d’huile sur le parking ; on se plia en quatre pour nettoyer derrière moi. Dans cette ville où un serveur pouvait vous engueuler s'il avait le malheur de vous renverser une théière sur la tête, c’était tout de même quelque chose !

Un soir d’été je dus me rendre au supermarché, suivie de près par mon mari qui faisait cliqueter les clés de sa Lexus. Il m’avait forcée à mettre une minijupe rouge et à marcher devant lui en ondulant des hanches, comme dans les clips de RnB dont je devais le décoller pour pouvoir le nourrir. Les plus jolies filles du pays se montraient pourtant toujours prêtes à satisfaire ses caprices de nabab enflé d’alcool, de pouvoir et d’argent ; mais il mettait un point d’honneur à me rappeler que je faisais partie du harem. Ma babouchka se moqua de lui. Il s’enfuit aussitôt, sous le coup d’une improbable diarrhée.

Mais qu’est-ce qu’il a ? Demanda-t-elle innocemment.

Encore surprise de m’en être débarrassée à si bon compte, j’incriminai sans réfléchir quelque nourriture avariée. Et nous rîmes toutes deux de bon cœur. Sans doute avait-elle déjà vu plusieurs fois passer là la maîtresse de mon mari, une femme égoïste et acariâtre, avec notre chauffeur, dans notre voiture de fonction. Savait-elle que cette femme était Tatare, elle aussi ?

Les rares fois où il remit les pieds au Ramstore, mon mari ne manqua pas de la traiter de paresseuse ; une femme qui avait des dents en or ne pouvait pas être pauvre, voyons ! Elle était si solide qu’elle venait même par des températures ou par des vents qui auraient fait renoncer n’importe quel être humain : n’était-elle pas un peu sorcière ? Enfin, lors d'un hiver particulièrement rigoureux où j’arguais qu’on ne mendiait pas par plaisir quand il faisait -20°C, il eut ce mot terrible :

- Elle n’a qu’à revendre ses dents !

- Et avec quoi va-t-elle manger ? Lui rétorquai-je, outrée.

A mon départ du Kazakhstan, j’offris à cet amour de vieille dame un châle dont ma propre grand-mère m’avait fait cadeau, avec une enveloppe suffisamment garnie pour financer quelques semaines de chauffage ou d’électricité. Elle m’embrassa. Elle sentait le propre. Je ne sus jamais ce qu’elle fit de cette dernière aumône ; mon amie Setsuko, qui prit le relais après moi, m’informa qu’elle était revenue mendier dès le lendemain, au même endroit et à la même heure.

Et je ne serais pas surprise qu’on l’y retrouve encore dans cent ans !

***

Nouvelle rédigée en 2018 et envoyée à une seule personne, en version papier et signée, comme preuve de mes capacités d'écriture, donc théoriquement inédite. 

Toute ressemblance avec des faits et des personnes existants serait purement fortuite.

Photo : Almaty, 2012. 

 

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